Bulle de l’IA : Pop ou pas encore ?
L’IA à l’ère de la polycrise. Une illustration par les puces fabriquées à Taiwan.
Depuis bientôt un an, de nombreuses voix diagnostiquent un phénomène de bulle spéculative¹ autour de l’industrie de l’IA générative. Sam Altman, dirigeant d’OpenAI, l’a lui-même concédé en août 2025. Le secteur est littéralement en ébullition, entre valorisations boursières stratosphériques et investissements — donc parfois endettements — colossaux.
S’endetter sur plusieurs années avant d’atteindre la rentabilité ? Ça ne date pas d’hier dans la tech. Amazon a perdu 3 milliards de dollars entre 1995 et 2003 avant d’être rentable², Uber — dernier champion en titre — en a perdu 33 en 13 ans³.
OpenAI prévoit de perdre 115 milliards de dollars entre 2024 et 2028 et d’être rentable en… 2030. M. Altman a déclaré qu’il lui faudrait la bagatelle de 7000 Mds de dollars pour développer le futur de l’IA. Soit deux fois le PIB de la France, ou 20 ans de budget mondial pour faire face aux crises et catastrophes climatiques actuelles et à venir⁴.
L’équation de rentabilité de l’IA générative est pourtant très compliquée à atteindre. Des data centers massifs et très coûteux sortent de terre à vitesse grand V pour supporter l’afflux d’utilisateurs et les modèles d’IA toujours plus gourmands. Les puces qui réalisent les calculs doivent être renouvelées tous les 2 à 3 ans. Le tout sans économie d’échelle : chaque nouvel utilisateur nécessite plus de puissance de calcul.
De nombreux investissements circulaires sont réalisés dans le secteur, comme Nvidia qui investit dans OpenAI, et OpenAI qui achète en retour des puces à Nvidia. Il suffit qu’un acteur tousse pour que l’ensemble de l’écosystème attrape le virus, ce qui peut rapidement entraîner des effets en cascade.
Qui plus est, le cluster peut se transformer en pandémie. Les entreprises de l’IA s’endettent massivement auprès de gestionnaires d’actifs⁵ comme Blackrock, qui à leur tour ont récupéré des fonds auprès de grandes banques. Une bulle de l’IA qui éclate peut provoquer une réaction en chaîne et se propager en crise économique majeure.
Alors qu’atteindre la rentabilité relève déjà d’un haut niveau d’équilibrisme en temps “normal”, de nombreux facteurs pourraient rendre l’exercice encore plus périlleux. Entre crises énergétique, climatique et géopolitique, bienvenue à l’ère de la polycrise qui fragilise davantage encore la bulle de l’IA. Illustration avec un focus sur les puces fabriquées à Taïwan.
Les puces, nerf de la guerre
Les modèles d’IA, si virtuels qu’ils puissent paraître, ont besoin d’infrastructures bien réelles pour fonctionner. Pour entraîner et exploiter ces modèles, des quantités de plus en plus importantes de calculs doivent être réalisés par des puces.
Pour une puce GPU Nvidia H100 ou H200 conçue pour l’IA générative, comptez entre 25 000 et 40 000 dollars pièce. On en retrouve des dizaines de milliers dans les data centers colossaux érigés depuis le boom de l’IA générative. Elles constituent la majorité du coût d’entraînement des modèles.
De nombreux risques pèsent aujourd’hui sur le coût de ces puces. Crises énergétique, climatique et géopolitique peuvent aller jusqu’à provoquer des ruptures de stock. La très forte concentration du secteur exacerbe ces menaces : 90% des puces nécessaires à l’IA sont fabriquées par l’entreprise TSMC⁶ basée à Taïwan.
OpenAI a effectué ses prévisions de rentabilité sur la base de coûts énergétiques, et donc de coûts des puces, relativement stables. Mais si les coûts venaient à exploser, combien de temps les investisseurs feraient-ils encore confiance au secteur ?
Crise énergétique
« La guerre au Proche-Orient est en train de générer la plus importante rupture d’approvisionnement en pétrole de l’histoire » Fatih Birol, directeur de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), le 16 mars 2026
Le pétrole est aujourd’hui le sang de notre économie. Depuis le diesel des camions aux lubrifiants des machines industrielles, en passant par les plastiques issus du pétrole, n’importe quel bien ou service de notre économie en dépend pour être fabriqué. Sans l’approvisionnement continu de Paris par des camions, les magasins n’auraient plus de nourriture à vendre en cinq jours. Moins d’une semaine.
Le blocage du détroit d’Ormuz a mis à l’arrêt l’approvisionnement de 20% du pétrole mondial. Pour reprendre l’image du système sanguin, cela revient à appuyer sur l’artère carotide de notre économie⁷. Plusieurs organisations internationales, dont le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM), ont alerté vendredi 29 mai 2026 sur un risque de pénurie de pétrole cet été si le trafic maritime via le détroit d’Ormuz ne revient pas rapidement à la normale.
Même lorsque le blocage prendra fin, plusieurs années seront nécessaires à l’industrie pétro-gazière pour revenir à un rythme d’approvisionnement normal. Le directeur de l’AIE, Fatih Birol, évoque la pire crise énergétique de l’histoire. Pire que les chocs pétroliers des années 1970, pire que 2008, pire que 2020.
Encore une fois, tout procédé industriel est dépendant du pétrole. Pour faire simple : quand le prix du pétrole grimpe, tous les coûts grimpent. Cette situation laisse présager au mieux des hausses de prix dans l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA, des puces aux data centers, au pire une crise financière sans précédent.
Qui plus est, la majorité du pétrole issu du détroit d’Ormuz est exporté vers l’Asie, dont Taïwan et la Corée du Sud. Ces deux pays fournissent en très grande majorité les puces nécessaires aux data centers de l’IA. Au-delà du pétrole et du gaz, les fabricants des puces IA s’approvisionnent en hélium, souffre et brome, ressources issues en majorité… du détroit d’Ormuz. Alors que ce sont déjà les composants les plus coûteux dans l’entraînement des modèles d’IA, les prix des puces n’ont qu’à bien se tenir.
Crise climatique
« Ces jours-ci, lorsque je passe par un temple ou un palais, je ne manque pas de faire une prière sincère pour une météo favorable » Tsai Ing Wen, Présidente de Taïwan, lors de la sécheresse de 2021, la pire en 56 ans
Taïwan n’est pas épargné par le dérèglement climatique. En 2021, le pays a subi sa pire sécheresse en 56 ans. TSMC a dû réduire de 10% sa consommation d’eau et ravitailler sa principale usine avec des camion-citerne. Ce ralentissement forcé d’activité a aggravé la pénurie mondiale de puces électroniques.
Pourtant, les fonderies de puces ont besoin de toujours plus d’eau au fur et à mesure que la demande explose. Les prochaines sécheresses pourraient fragiliser l’industrie de l’IA, en allant d’une « simple » augmentation du prix des puces à une pénurie de celles-ci.
Crise géopolitique
“La question de Taïwan est la plus importante dans les relations sino-américaines. Si elle est bien traitée, les relations entre les deux pays pourront rester globalement stables. Si elle est mal traitée, les deux pays se heurteront, voire entreront en conflit” Xi Jinping, Président Chinois, le 14 mai 2026 (le mot « conflit » employé en mandarin ne signifie pas forcément un conflit militaire)
La Chine n’a jamais masqué son ambition de prendre le contrôle de Taïwan. Pékin dit privilégier une option pacifique, sans exclure toutefois l’intervention armée. Depuis plusieurs années, l’Armée Populaire de Libération organise des exercices militaires de plus en plus importants autour de l’île de Taïwan. Ces démonstrations de force laissent craindre un risque d’escalade militaire, qui aurait des conséquences désastreuses sur la disponibilité des puces d’IA.
L’industrie des semi-conducteurs taïwanaise est cependant considérée comme un « bouclier de silicium » pour l’île, les économies chinoises et taïwanaises étant particulièrement dépendantes l’une de l’autre. En 2022, 50% des produits électroniques de Taïwan sont exportés vers la Chine⁸.
Afin de contourner ce bouclier de silicium, la Chine pousse pour gagner en souveraineté technologique sur les semi-conducteurs, notamment dans l’industrie de l’IA. Atteindre un tel objectif pourrait encore prendre des années. Mais si Pékin réussit son pari, envahir Taïwan l’impacterait beaucoup moins qu’aujourd’hui.
Le mot de la fin
Fabriquer des puces pour l’IA exige un très haut niveau d’expertise qui nécessite des années pour y parvenir. TSMC restera, et de loin, le principal fournisseur de l’industrie de l’IA pendant encore longtemps. Les risques énergétiques, climatiques et géopolitiques inhérents au contexte taïwanais sont donc à prendre au sérieux.
Pourtant, ces facteurs ne constituent qu’un échantillon de l’ensemble des menaces qui pèsent sur la bulle de l’IA. Début mars, l’Iran a bombardé des data centers Amazon aux Emirats Arabes Unis. Les actions de Donald Trump sont souvent imprévisibles, la dernière en date ayant provoqué la pire crise énergétique de l’histoire. La santé financière des gestionnaires d’actifs qui ont investi massivement dans l’industrie de l’IA est fragile. Les nuits des nouveaux seigneurs de la tech ne doivent pas toujours être faciles.
Benjamin Karas, en reconversion à 42 Paris, co-responsable de la Newsletter The Turing Point
Note sur l’usage de l’IA : quelques recherches documentaires ont été effectuées avec l’aide de l’IA Perplexity. La structuration des idées et la rédaction ont été réalisés sans assistance de l’IA.
Cet article ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle. la fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.
Pour aller plus loin
N’hésitez pas à lire “IA — Le Grand Enfumage”, co-écrit par Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa. Un grand merci à eux, leur ouvrage m’était précieux dans le travail de recherche documentaire pour cet article.
Notes et sources
¹ Hausse importante des prix des actifs financiers (actions et obligations) ou des prix dans un secteur donné (matières premières, immobilier…) sans que la situation économique réelle le justifie. Le phénomène s’accélère : plus on achète, plus le voisin achète pour ne pas rater la hausse et ainsi de suite. La demande est soutenue artificiellement. Puis, à un certain moment, certains acheteurs se font peur : ils deviennent vendeurs et la spirale s’inverse. Les cours chutent plus ou moins vite. On dit que la bulle « éclate » ou on parle aussi de « krach ». (Ministère de l’Economie)
² Amazon.com, “Annual Report on Form 10-K for the fiscal year ended December 31, 2003”, SEC, 25 février 2004
³ Uber Technologies, “Annual Report on Form 10-K for the fiscal year ended December 31, 2022”, SEC, 21 février 2023
⁴ UNEP, “Adaptation Gap Report 2023”, UN Environment Programme, 2 novembre 2023
⁵ La gestion d’actifs consiste à gérer des portefeuilles d’investissements pour le compte de clients variés : particuliers, entreprises ou institutions comme les banques et les compagnies d’assurance. Le gestionnaire d’actifs a pour mission de faire croître les sommes investies, en tenant compte des objectifs spécifiques de chaque client, de leurs besoins financiers, et de leur tolérance au risque. (Association Française de la Gestion d’Actifs)
⁶ TSMC — Taiwan Semiconductor Manufacturing Company
⁷ Merci à Matthieu Auzanneau pour cette image. M. Auzanneau est un auteur spécialiste d’écologie et d’économie, en particulier des questions énergétiques. Son intervention récente sur le podcast Sismique analyse en détails les conséquences du blocage du détroit d’Ormuz.
⁸ Taiwan Bureau of Foreign Trade; Office of the United States Trade Representative.
